L’armée d’Afrique débarque en Provence

Char français "Tours"

 Le lieutenant colonel Jean-Pierre Sorensen raconte…   (Interview de Bernard Vigna du CDHA)

On a souvent parlé du débarquement des alliés en Provence en août 1944, et de la participation des Français aux côtés des Américains pour libérer le territoire français, à partir de la Provence et de la Côte d’Azur.
Mais il ne faut jamais oublier que cette participation n’a pu avoir lieu que grâce à l’Armée d’Afrique, reconstituée dès 1941 par le général Weygand, nommé par le gouvernement de Vichy, qui a su insuffler un esprit de reconquête et rassembler autour de lui pieds noirs et musulmans. Cette œuvre fut poursuivie par le Général Juin, après le départ du général Weygand, exigé par les Allemands.
Ainsi, dès le débarquement des Américains au Maroc et en Algérie, vingt classes de pieds noirs vont être levées, chiffre jamais atteint dans les mobilisations antérieures de la Métropole, plus des volontaires musulmans qui viendront en grand nombre renforcer les unités existantes de l’armistice, et en créer de nouvelles sans en changer la nature ni la cohésion, les 11.000 hommes de la 1re D F L, les 3.000 hommes de Leclerc et les 15.000 évadés de la Métropole.
Cette armée a participé à la reconquête de la Tunisie, puis a débarqué avec les alliés en Italie où le Général Juin et ses troupes ont montré toute leur valeur combattante au Garigliano.
Après sous les ordres du Général de Lattre de Tassigny, nommé par de Gaulle, à la place de Juin, les troupes françaises ont débarqué en Provence pour enlever dans un temps record les places fortes de Toulon et Marseille et continuer sur leur lancée.

Un exemple parmi d’autres de ces pieds noirs formant cette Armée d’Afrique :

Celui du lieutenant colonel de réserve Jean-Pierre Sorensen qui, à partir de 1942, a participé à la campagne de Tunisie, puis au débarquement en Provence, à la remontée de la 1re armée française sur tout l’est de la France, au franchissement du Rhin, à la conquête de la majeure partie du Wurtenberg, pour atteindre en final le Tyrol.

Jean-Pierre Sorensen est membre du CDHA, actuellement Président National de l’association amicale des anciens du 2ème régiment de cuirassiers.
Né à Alger, d’un père d’origine danoise, arrivé en Algérie en 1892, et d’une mère née à Alger, il a fait toutes ses études dans sa ville natale ; la guerre de 39-45 l’a cueilli à la fleur de l’âge.

Il a été interviewé en mai et septembre 2009, notamment sur sa vie militaire, période de sa jeunesse qui perdure actuellement par sa participation à toutes les commémorations du débarquement de 1944.

CDHA.- Vous vous êtes engagé très jeune, dès le débarquement des Américains en Algérie ?
Jean-Pierre Sorensen.- En effet, les Américains ont débarqué sur les plages environnant Alger le 8 novembre 1942, et dès le 12 je m’engageais dans l’armée française
CDHA.- Quelle est la raison de votre engagement ?
Jean-Pierre Sorensen.- J’étais jeune, plein d’enthousiasme et je considérais devoir défendre mon pays, la France.
CDHA.- Votre situation militaire, tout au moins au début de votre engagement, a été particulière ?
Jean-Pierre Sorensen.- C’est exact ; déjà à cette époque, je parlais parfaitement anglais, et cette particularité m’a valu d’être affecté à la Mission Militaire Française du Général Mast qui m’a envoyé accompagner la Mission Française à Gibraltar, composé du Général Béthouard, du Colonel Magnan, du Secrétaire Général Résident du Maroc, en qualité d’aide de camp et interprète avec le grade provisoire d’aspirant. La mission avait pour but de prendre en charge le matériel américain que les Etats Unis allaient fournir à cette armée française en formation. Grâce au Général Giraud, commandant en chef, l’armée française disposa alors de ce matériel. Je refusais par la suite d’accompagner le Général aux Etats-Unis, car je voulais intégrer une unité combattante.
CDHA.- Votre souhait s’est-il réalisé ?
Jean-Pierre Sorensen.- Oui et non, car encore une fois l’anglais a primé sur mon désir et j’ai été affecté comme officier de liaison en Tunisie auprès du Général Anderson ; à l’époque, malgré le titre d’officier de liaison, j’étais en réalité simple soldat. Toutefois, au cours de cette mission, j’ai été blessé à Medjez el Bab et fus soigné dans un hôpital anglais.
CDHA.- Une fois guéri, qu’êtes vous devenu ?
Jean-Pierre Sorensen.- J’ai été volontaire pour une unité « Phantom », unité auto mitrailleuse en liaison avec les 3èmes bureaux français pour renseigner sur le front français et de là, j’ai été affecté à Mascara, à l’Etat Major, auprès du Général du Vigier, chef de la première division blindée, et envoyé comme instructeur sur les chars dans le sud algérien.
CDHA.- Vous ne deviez pas aller à Cherchell, pour une formation d’officier ?
Jean-Pierre Sorensen.- Exact, mais, pensant que le débarquement en Provence était proche, j’ai préféré être affecté au 2ème Cuirassiers, maréchal des logis 4ème escadron, peloton du Prince d’Annam, et pouvoir participer alors à toutes les opérations dans lesquelles le 2ème Cuirassiers fut engagé par la suite.
CDHA.- Vous avez ainsi débarqué en Provence ?
Jean-Pierre Sorensen.- Ce sont des souvenirs inoubliables. J’ai débarqué avec mon char le 15 août 1944 à la Nartelle à côté de Sainte Maxime, en appui de la 45ème division US de choc. Je ne vous parlerai pas du débarquement proprement dit, ce fut une belle confusion ! Ensuite, ordre fut donné de partir par la petite route de la Garde Freinet. Le peloton atteignit Le Luc où un obus de 88 me manqua mais frappa mon char de soutien « Le Tonnerre » et tua quatre des membres de l’équipage. Evitant Toulon où d’autres troupes étaient engagées, on poursuivit sur Aubagne et Marseille en passant par les crêtes, Le Castellet et Géménos. Enfin on arriva sur Marseille. J’entrais dans cette ville par les Réformés et chose extraordinaire j’atteignis, assez rapidement la place de la Préfecture, où avec mon char de soutien à proximité, je me suis retrouvé seul char sur cette place. Quelle impression extraordinaire, je pensais trouver de la résistance, mais la place était vide ; les FFI étaient enfermés à l’intérieur de la Préfecture et les Allemands semblaient avoir disparu. Incroyable !  Je ne crois pas m’être éternisé devant la Préfecture ; j’ai continué par le Grand Prado, le Prado de la mer et remonté sur le Roucas Blanc en appui sur la Pointe Rouge. J’avoue avoir eu plus de chance que mes camarades du char Jeanne d’Arc à Notre Dame de La Garde, touché de plein fouet par les Allemands.
CDHA.- Après, vous avez fait toute la campagne de France et d’Allemagne ?
Jean-Pierre Sorensen.- Avec mon régiment, nous avons traversé le Rhône sur des chalands au sud d’Arles, sommes remonté sur Saint Etienne et avons continué sur notre lancée jusqu’en Alsace, l’Allemagne et le Tyrol ; 1er régiment à atteindre l’Autriche.

Jean-Pierre Sorensen a reçu sa première citation avec croix de guerre à Medjez el Bab, la 2ème lui fut attribué après son exploit de Marseille, et blessé à Kingersheim, il obtint sa 3ème citation dans le Haut Rhin. Il fut alors promu, à titre exceptionnel, sous-lieutenant et devint chef de peloton au 2ème escadron du 2ème Cuirassiers.
Libéré de l’Armée comme lieutenant, il ne voulut pas en rester là, et continua à faire des périodes militaires de telle sorte qu’il fut promu capitaine, commandant et lieutenant colonel. Il fut nommé chevalier de la légion d’honneur à titre militaire, officier de la légion d’honneur en 1959 et commandeur de l’ordre national du mérite en 1997.

Son frère Christian, son aîné de 18 ans, né également à Alger, lui aussi dans l’arme blindée cavalerie, avec le grade de capitaine puis de commandant, a fait une guerre remarquable, mais dans un tout autre registre. Parachuté en France, il a pris le commandement de la résistance dans le Var et les Alpes Maritimes. Dénoncé, il a été condamné à mort mais a été sauvé juste au moment du débarquement.
Voila donc un  parfait exemple de ces hommes qui ont constitué l’Armée d’Afrique. Dans chaque char, il y avait cinq hommes en moyenne : quatre pieds noirs et un métropolitain ayant rejoint l’Algérie. Tous voulaient faire partie de ceux qui allaient libérer la France, tous voulaient être de cette Armée d’Afrique : « La France d’Afrique venant rendre à la mère Patrie le souffle de vie qu’elle avait reçu d’elle cent trente ans plus tôt »( Général d’armée de Monsabert).
 
B.V.