Dossier les enfants de Guynemer : le drame du Lamoricière (3e partie)

Janvier 1942 : le funeste destin de 15 enfants Guynemer

Ils étaient quinze enfants des centres Guynemer, encadrés par deux infirmières, heureux de partir et pouvoir enfin retrouver leurs parents, deux seulement ont pu être sauvés ... (1)

Mardi 6 janvier 1942

A 17 heures, le Lamoricière, paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, appareille d’Alger pour Marseille avec 272 passagers dont 88 militaires et un équipage de 121 hommes. Le commandement du navire est assuré par Joseph Milliasseau, âgé de 48 ans, c’est sa neuvième traversée.

« Parmi ces passagers, des espions au service des Alliés mais aussi le mathématicien polonais Jerzy Rosycki, qui avait réussi avec deux collègues à décrypter en 1933 le fameux code Enigma utilisé par l’armée allemande. Recherché par la Gestapo, il voyage sous un faux nom à bord du Lamoricière »(1).

Les conditions météorologiques sont très mauvaises, vent de nord-ouest force 5. Mis en service en 1920, le paquebot n’est pas tout neuf. IL n’y avait plus de mazout en 1942. De ce fait les chaudières ont été reconverties au charbon, diminuant leur puissance. Des ouvertures avaient été réalisées de chaque côté de la coque pour l’approvisionnement des soutes, et avaient été étanchées par une tresse de chanvre.

Le Lamoricière à quai dans le port de Bône

Mercredi 7 janvier 1942

Le navire a emprunté le canal de Minorque, la mer est grosse, le vent se renforce pour atteindre force 7. En fin de matinée, une voie d’eau se déclare inondant la soute à charbon. Celui-ci, de mauvaise qualité, brûle difficilement. A 22 h54 le radio capte un SOS du cargo Jumiège, le commandant décide de se dérouter pour lui porter assistance.

Jeudi 8 janvier 1942

Arrivé sur zone, vers 3 h du matin, aucun signe du Jumiège qui a coulé avec ses 20 membres d’équipage. L’eau pénètre de plus en plus dans la chaufferie. Compte tenu de l’état de la mer et d’un manque de charbon pour atteindre Marseille, la décision est prise, à 15h, de virer de bord pour aller se mettre à l’abri sous Minorque. La pression baisse, ce qui rend la manœuvre très difficile, le navire tombe en travers de la lame et roule. L’eau embarque par les portes de la soute bâbord. Les tresses de chanvre n’assurant plus l’étanchéité, elle envahit la chaufferie.

A 17h10 le Lamoricière lance un message : " NE POUVONS PLUS FAIRE ROUTE - NE SOMMES PLUS MAITRES DE NOTRE MANOEUVRE – CHAUFFERIES ENVAHIES PAR L’EAU DEMANDONS URGENCE PRESENCE NAVIRE CAPABLE REMORQUER. POSITION APPROXIMATIVE 40.38N 04.38E. ESTIMONS DERIVE 3 MILLES A L’HEURE DANS LE S.S.E. – MILLIASSEAU "(2).

A 18h les machines sont stoppées. A 21h le navire est plongé dans l’obscurité. Une ancre flottante est fabriquée avec les moyens du bord pour éviter de trop dériver.

Itinéraire du Lamoricière

Vendredi 9 janvier

9h15, l’espoir renaît en voyant arriver le paquebot Gouverneur Général Gueydon. Malgré de multiples tentatives, ne parvient pas à prendre le Lamoricière en remorque. « A 1 1h, le commandant décide l’abandon du navire. Une trentaine de femmes et une vingtaine d’enfants, se présentent sur le pont-promenade. Parmi eux l’épouse du capitaine de corvette de Gransac et ses trois enfants. Ils embarquent dans le canot N°2 avec les 17 enfants du groupe Guynemer et les deux infirmières accompagnatrices, plus quelques autres femmes et enfants.

Le commandant de la Marine nationale Lancelot et le second le capitaine Nougaret ordonnent au capitaine Gransac de les rejoindre. Lors de l’amenée du canot, une vague énorme le soulève. Le garant arrière se décroche alors que celui de l’avant reste en place.

L’embarcation bascule, frappe la coque, précipitant à la mer en furie ses passagers qui disparaissent dans les flots. Le commandant Lancelot saute par-dessus bord pour tenter de sauver la famille Gransac. On ne le verra plus, ainsi que 15 des 17 enfants du groupe Guynemer et leurs deux infirmières. Les autres passagers affolés, refusent d’embarquer dans les canots. Le commandant Milliasseau, impuissant, donne l’ordre du « sauve qui peut ». Passagers et membres d’équipage se jettent dans l’eau glacée ; agrippés aux radeaux, madriers, engins flottants, ils tentent de rejoindre le Gueydon. A 11h45 le Chanzy est en vue. Le spectacle qu’il découvre est dantesque. Il aperçoit le Gueydon qui recueille 55 naufragés et en recueille à son tour 25 (3).

Stèle des enfants Guynemer disparus au cimetière St Pierre à Marseille

A 12h35, vendredi 9 janvier 1942 par 40°00N-04°22E, « le Lamoricière se retourne, se redresse verticalement la proue vers le ciel. Il restera quelques instants dans cette position, seule est visible la silhouette du commandant Milliasseau qui se découpe, à tribord, sur la passerelle, puis s’enfoncera dans les flots par l’arrière »(4).

A 16h l’aviso l’Impétueuse arrive sur les lieux et récupèrera une heure plus tard un radeau avec 15 passagers épuisés dont Maguy Dumont Courau qui, à son retour, publia le récit de ce drame (5). Parmi ces 15 rescapés figurait un enfant. Elle recueille sur l’Impétueuse ce bref témoignage : « Dans la cabine voisine, je vois le jeune homme blond de notre groupe. Il a 16 ans et faisait partie du groupe de l’œuvre Guynemer. Il est couché et n’a pas l’air très bien. «J’ai nagé tellement longtemps avant de rallier le radeau», explique-t-il. Tous ses camarades, ont péri sous ses yeux dans une embarcation brutalement renversée... »(5). Maguy Dumont Courau qui perdit son mari dans le naufrage décèdera à l’âge de 101 ans.

Echo d'Oran du 11 octobre 1945

Bilan

« 98 personnes sur 395 seront sauvées. Les pertes se répartissent ainsi : Hommes 88 ; femmes 35 ; enfants 26 ; militaires 68 ;équipage 80 » (4).

Les membres d’équipage disparus ont été inscrits « Mort pour la France », leurs enfants reconnus « Pupille de la Nation ».

Témoignage de Mlle Beaujan l’une des 23 personnes recueillies à bord du Chanzy : «... un brave marin, Charlot, avec une vaillance qui mérite d’être signalée, détacha la dernière barque...Il était le bosco du bord. Avec une vingtaine d’hommes et femmes avec lui, nous partîmes et eûmes à lutter furieusement contre le courant qui tentait de jeter notre embarcation contre la coque du navire. A l’aide de nos rames nous pûmes éviter l’écrasement et nous éloigner du Lamoricière.

Alors commença pour notre petit équipage la plus infernale des odyssées. La tempête jetait notre frêle esquif d’une vague à l’autre. Au loin, sur la crête d’une de ces montagnes monstrueuses, un radeau auquel s’agrippaient d’autres naufragés. Il faisait un froid épouvantable (...) à la tombée de la nuit, nous n’étions plus que 5 sur 20. Le brave Charlot disparut à son tour.

Soudain un cri m’échappe : un navire ! Le Chanzy. Avec ce qui pouvait nous rester d’énergie, nous hurlons. Nous faisons des signaux désespérés. Quelques instants plus tard, le bâtiment s’approchait de nous, une corde nous était tendue. A peine à bord nous recevons les soins les plus attentifs du personnel sanitaire et des marins... »(1).

Enfant Guynemer,

George Laporte (9 ans) avec le matelot Louis Dieval qui le sauva des flots

La découverte de l’épave

En 2008, après plusieurs années de recherches, grâce à la prouesse de l’équipe de plongeurs de la Pfeiffer Deep Divers, venue d’Italie, l’épave du paquebot, au prix d’efforts exceptionnels a été retrouvée et photographiée.

« Localisée en deux parties majeures, une seule partie a pu être explorée à cause de la géographie des fonds sous-marins. En effet, la proue du Lamoricière en bon état se trouve à 156 mètres de profondeur sur les bords d’un ravin. La poupe, qui n’a pas été repérée pour l’instant, se trouverait au fond du précipice, à 300 mètres, ce qui représente une profondeur d’environs 150 mètres de plus que pour la proue. L’épave de la proue, recouverte d’éponges grises et marrons, de crevettes ( sur les cordages ), de moules, de méduses et autres poissons de Méditerranée a été écrasée vers la déchirure causée par la chute de la poupe dans le ravin. Les ponts se sont ainsi effondrés sur eux-mêmes ne laissant pas d’entrées possibles aux robots pour explorer la première moitié de l’épave. A l’aide de l’équipement télévisuel à bord du Pegaso III, l’équipe de la Pfeiffer Deep Divers a découvert de multiples équipements sanitaires ( lavabos et autres ustensiles...) sur le sol océanique, ainsi que deux petits biberons dans le salon de 2ème classe, endroit où les femmes et les enfants furent tous réunis pour l’évacuation.

Photo montrant la position du navire, sur le fond, à 156 mètre de profondeur

Les scientifiques ont également découvert les décors de style western du salon des 2e classes encore visibles 70 ans après le naufrage. La coque renversée de la proue, avec ses hublots restés intacts, fait de l’épave du Lamoricière une tombe sous-marine à tous ceux qui ont péri à l’intérieur du navire » (6).

Yves Marthot

Extrait du Mémoire Vive n°67

Bibliographie :

(1) Claude Sandra-Raymond - Pierre Anglade. Trois milles enfants réfugiés en Algérie de 1941 à 1945. Auto édition. ISBN 978-2-7466- 8248-1.

(2) Site French Lines. Marseille bulletin N° 29 - Février, mars, avril 2002.

(3) Conférence de M. Yves Lacoste. French Lines Marseille du 15 septembre 2009.

(4) Témoignage d’un rescapé, M. Jacques Chevalier paru dans la Revue Algérianiste N° 56 de décembre 1991.

(5) Maguy Dumond Courau. Le naufrage du Lamoricière. Edition L’ancre de Marine. 27400 Louvier. ISBN 9782841412365.

(6) Revue SUB N°274 - Luglio 2008 (numéro spécial sur la découverte du Lamoricière). Pierre Gallocher. Méditerranée mer cruelle. 1830/1950.