Charles Jonnart (1857-1927) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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CHARLES JONNART

1857-1927

 

     jonnart iii_72.jpg       Un cadeau inattendu, venant à point nommé, vient d’être offert à l’association « Les Abd-el-Tif ». Il s’agit d’un important médaillon en bronze représentant Charles Jonnart (ci-contre), gouverneur général de l’Algérie, qui a présidé à la création de la Villa Abd-el-Tif  en la faisant restaurer à ses frais.[1]

Le généreux donateur en cherchant à identifier ce portrait, sculpté par Ludovic Pineau, pensionnaire de la villa Abd-el-Tif, est entré en contact avec notre association.  Il a trouvé légitime de nous le remettre en apprenant qu’une exposition, consacrée à l’institution et à ses pensionnaires, se préparait pour 2012.

En confrontant l’œuvre avec quelques photographies conservées aux archives départementales d’Arras, où ont été déposées les archives de Charles Jonnart, nous avons pu reconnaître qu’il s’agissait bien de celui-ci.

Cette importante  personnalité dont il faut retracer le parcours a joué un rôle de premier plan dans l’histoire de l’Algérie.

 

            Ancien élève de l’École des Sciences politiques, Charles Jonnart entre comme chef de cabinet de Monsieur Tirman alors Gouverneur de l’Algérie, il a tout juste vingt ans.

En 1900, à son tour, il est nommé Gouverneur général de l’Algérie jusqu’en 1901. Il doit renoncer à ses fonctions à la suite d’une grave maladie.

En 1903 il est, pour la deuxième fois, nommé gouverneur. Son mandat sera renouvelé jusqu’en 1911, des dissensions avec le gouvernement l’obligeront à démissionner. Il présidera au destin de l’Algérie une troisième fois, de1918 à 1921.

À cette date, il devient ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, il est élu membre de l’Académie Française en 1922.

 

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La conception coloniale du Gouverneur général de l’Algérie

                       

                        Jonnart n’aime pas les théories ni les théoriciens. Administrateur et homme d’action, il ne part pas avec une idée préconçue et systématique du rôle, du but et des moyens de la colonisation. Il connaît une Algérie pittoresque, à travers des récits, puis directement, au cours des séjours qu’il y fera  en 1876 et 1879.

À partir de 1881 il perçoit ce pays dans l’optique de ses fonctions de technicien de l’administration. Son travail dans les commissions parlementaires et son rapport de 1892 lui ont permis de préciser sa pensée.

            Sa vision fondamentale transparaît à travers des textes antérieurs à 1900, tels que sont le rapport de 1892 et les articles de presse. Deux textes exposent plus systématiquement les fins et les moyens de son processus colonial, il s’agit de deux conférences prononcées l’une devant la Société des Anciens élèves de l’École Libre des Sciences politiques, l’autre à l’Université des Annales en 1916.

Un premier élément s’impose, il écrit: « La conquête de l’Algérie et sa mise en valeur se sont inscrites dans le processus d’expansion de la « race française »… C’est une terre qu’il faut peupler. Jonnart retient pour cela un texte de Prévost-Paradol paru en 1868 dans la France Nouvelle et qui s’inscrivait dans un ensemble géopolitique.

Il retient la nécessité de la colonisation foncière, critiquant la politique de Napoléon III qui avait fait des tribus, des propriétaires des territoires dont elles avaient la puissance permanente et traditionnelle. L’Algérie est donc au premier chef une terre à mettre en valeur.

            Dès 1900, il déclare : « En poursuivant la mise en valeur du sol et du sous-sol de la colonie, la recherche et l’utilisation de toutes ses richesses, nous entendons y asseoir de la façon la plus durable la race française et son génie. »

 

            La mise en valeur économique doit aller de pair avec l’expansion culturelle de la France

 

       32_mv48_72.jpg     Plus tard, Charles Jonnart (ci-contre) poursuit : « Il faut multiplier, au-delà des mers, les sanctuaires de la culture française. L’Algérie est une seconde France ; elle est adulte ; elle ne veut pas être seulement un pays de marchands uniquement préoccupés des cours des vins, des moutons et des céréales, férus d’éducation utilitaire. Elle est la France, et doit être, par conséquent, en même temps qu’un pays de labeur, glorieux de sa puissance matérielle, le prolongement et l’image de la douce patrie, qui est demeurée la reine des goûts, des lettres et des arts, immortalisés par la grâce et l’urbanité de son esprit, l’éclat et la noblesse de son idéal. Il s’agit, à vrai dire, de perpétuer chez les colons le patrimoine culturel national plutôt que de le répandre parmi d’autres populations. L’expression de « seconde France » résume heureusement cette conception… »

Le Gouverneur général, manifeste son intérêt pour l’enseignement européen de l’Université. Il rappelle en 1916 l’aménagement de la Villa Abd-el-Tif créée afin de  « donner aux artistes de la Métropole des facilités pour venir en Algérie,… leur permettre de contribuer à répandre dans la colonie le goût français,… leur donner l’occasion de connaître et apprécier eux-mêmes cette France nouvelle ».[2]

 

                         L’ouverture de la Villa Abd-el-Tif : l’œuvre de Charles Jonnart

           

            Le levier indispensable qui permet la réalisation de toute entreprise importante suppose tout d’abord un budget spécial. Jonnart l’obtiendra en défendant le système de décentralisation administrative et financière de l’Algérie qui suppose des pouvoirs propres accordés au Gouverneur général. Son idée  « intéresser les Européens d’Algérie à leurs affaires… » afin de  les détourner des querelles stériles « de la place publique », dans lesquels sombrent souvent les peuples « jeunes, ardents, débordant de vie. »[3]

            La loi du 19 décembre 1900 confère à l’Algérie un budget spécial, instrument d’indéniables progrès.

            L’Exposition coloniale de 1906 qui s’ouvre à Marseille donne le coup d’envoi d’une propagande artistique tournée vers les possessions d’Outre-mer. Le Ministère des Colonies attribue des bourses de voyage afin de convaincre les artistes d’accomplir de grands voyages, il déclare à cette occasion : « ils pourraient remplir des tâches patriotiques en contribuant à défricher nos vastes territoires nouveaux (…) à les faire aimer et connaître. »[4]

Le Ministre des Colonies, le conservateur en chef du Musée du Luxembourg, le musée d’art moderne de l’époque, Léonce Bénédite, également président de la Société des peintres orientalistes français, se sont associés pour consacrer l’événement. Charles Jonnart les rencontre, ils concrétisent rapidement leurs ambitions respectives dans une politique d’expansion coloniale.

L’idée d’acclimater l’art en Algérie, d’enraciner son enseignement s’impose désormais.

 

            Un33_mv48_72.jpge institution phare la « Villa Abd-el-Tif » (ci-contre peinte par Paul-Elie DUBOIS) s’ouvre à Alger en 1907. Elle accueille des artistes boursiers, jouissant des prérogatives de « chargés de mission »[5], elle jouera un rôle déterminant dans l’évolution de la vie artistique en Algérie.

C’est au mois de février 1905, au cours d’un dîner offert à l’illustre maître Camille Saint-Saëns, que le gouverneur général Jonnart fait part à ses invités, officiellement, de son intention de restaurer « à ses frais », un villa en ruine, « la Villa Abd-el-Tif », située sur les hauteurs boisées du Jardin d’Essai, entre le quartier du Hamma et celui du Ruisseau, dans un site admirable et d’en faire une succursale de la Villa Médicis. Il confie cette entreprise à l’architecte Darbéda. Il la mettra gracieusement à la disposition des artistes, boursiers du ministère des Beaux-Arts. En 1922, la Villa Abd-el-Tif est classée monument historique. Quatre-vingt- sept artistes s’y succéderont de 1907 à 1962.

            Charles Jonnart n’est pas seulement le mécène de la Villa, il réserve un grand intérêt à l’architecture, qui prend à Alger dès 1900, une tendance très marquée pour un style néo-mauresque, appelé style Jonnart. La Préfecture, la Médersa d’Alger, l’Hôtel de la Dépêche algérienne sont les exemples d’une parfaite réussite de cet art monumental, néo-hispano mauresque, très original qui n’a pas d’équivalent dans les arts plastiques.

            Aujourd’hui la Villa Abd-el-Tif, restaurée par un groupe d’architectes italiens a été transformée en centre culturel ; elle ne répond plus à la mission d’autrefois,  celle d’une Maison des Artistes, centre vivant de rencontres, d’échanges et d’émulation artistique.

 

 

Élisabeth Cazenave

Docteur ès Lettres

Présidente de l’Association Les Abd-el-Tif

 

 



[1] Elisabeth Cazenave, La Villa Abd-el-Tif, un demi-siècle de vie artistique en Algérie 1907-1962, Association Les Abd-el-Tif, 1992. p. 25

 

[2] Archives départementales du Pas de Calais

 

[3] Ageron, p. 1012. Ce thème fut développé à la Chambre en février 1904.

 

[4] Bénédite 1895 n p. 425

 

[5] Ludovic Pineau (1886 – 1935), auteur du médaillon, Grand Prix artistique de l’Algérie en 1926, est le type même de l’artiste « officiel ». Il participe à une mission  dans le Hoggar (1921-1922) organisée par le Gouverneur général de l’Algérie

 

 
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